Un jour, dans chaque existence, il y a un moment déterminant qui laisse sa marque pour toujours. Pour un jeune garçon, fils aîné de la famille, cela se produisit à la fin du banquet qui célébrait son douzième anniversaire.
Dans une grande salle encombrée, au sol dallé, sous une massive poutre transversale, quarante des meilleurs amis de son père étaient assis, festoyant bruyamment et joyeusement, des deux côtés d'une longue table en chêne. Mais le jeune garçon, en attendant son sort, entendait à peine leurs rires et l'entrechoquement de leurs verres.
De temps en temps, il lançait un regard vers les rangs de visages éclairés par le vacillement de la flamme des bougies. D'étincelants flambeaux projetaient les ombres sur les murs. Parfois, un des nombreux chiens paressant devant la cheminée se levait, s'étirait, se frayait un chemin parmi les cuisiniers et flairait les chaudrons. Mais surtout, il regardait bien au-dessus de lui, dans l'éclat du feu, là où il pouvait voir rôtir les pigeons parmi les jambons, les enfilades d'oignons et les bouquets d'herbes accrochés aux chevrons, en réserve pour l'hiver.
Soudain, du bout de la table, une voix tonna:
"Viens ici, mon garçon," ordonna le père. "Le temps est venu pour nous de voir ce que tu as appris. Tu vas nous parler de tes ancêtres et nous montrer comment espères-tu un jour égaler ou même surpasser leurs exploits."
Le visage pâle et vêtu seulement d'une longue chemise blanche, le garçon monta pieds-nus sur la table, aidé d'un côté par le chapelain d'un évêque et de l'autre par un maître armurier barbu. Regardant droit devant lui, il remonta toute la table sous les encouragements murmurés des convives qui lui frayaient un chemin parmi les reliefs du festin.
Arrivé au bout, il s'inclina devant ses père et mère, baisa la pierre pourpre de l'évêque qui lui tendait la main et tremblant, se tourna afin d'affronter la tablée des visages attentifs, ainsi que les cuisiniers et les domestiques dont la silhouette se dessinait devant le feu. Le silence fut rompu par le bruit d'invisibles fers et d'une porte que l'on ouvrait.
D'un coin éloigné surgit un intendant qui amenait le plus beau poulain noir que le garçon ait jamais vu. La créature fut d'abord intimidée, mais bientôt elle s'arrêta à l'endroit exact où le jeune garçon s'était assis.
"Si tu as bien appris, le poulain sera tien," entendit-il dire sa mère.
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Un serviteur avec deux torches en feu tenues hautes au-dessus de sa tête traversa la pièce pour s'arrêter devant le grand portrait d'un personnage en robe de cérémonie grenat qui était accroché au mur parmi les tapisseries. Pour le protéger contre le froid, quelqu'un plaça un lourd manteau sur les épaules du jeune garçon alors qu'il se tournait pour faire face au tableau.
D'une voix claire, il raconta l'histoire de cet homme. Les torches progressèrent ensuite vers le tableau suivant.
Il continua ainsi, presque une heure durant, à narrer la geste et les qualités de douze soldats, marins, hommes d'état, cardinaux, conseillers, dont les visages défilaient, surgis un par un des ténèbres. Enfin il arriva au dernier portrait et termina par ces mots:
"... C'était un homme juste qui connaissait bien les lois de notre pays. Il les conçut respectueusement et les appliqua avec sagesse et courage, sans peur ni faveur, à tous ceux qui venaient à lui en quête d'une solution à leurs conflits. Il servit loyalement notre roi et aima notre mère l'Eglise avec fidélité toute sa vie, et construisit pour nous qui lui survivons cette grande maison."
Un vague d'approbation s'éleva de la table; le poulain inclinait la tête. L'épreuve était terminée et le garçon se tourna nerveusement vers son père. Lorsqu'une voix se fit entendre derrière lui:
"Tu t'es bien débrouillé, mon garçon..." Le garçon se retourna pour faire face à l'évêque. "...mais, dis-moi donc: de tous ces visages qui t'ont précédé, quel est celui que tu devrais admirer le plus et auquel tu devrais aspirer à ressembler?"
"Peut-être... Le Calme Chevalier?" suggéra-t-il incertain. "Il était très aimé, il combattit galamment pour la liberté et donna sa vie pour les autres..."
On put entendre s'élever quelques voix: "Fichtre... c'est bien pensé." Mais il n'y eut que silence en tête de table. Alors l'évêque parla:
"Vraiment! Et pourquoi pas ton père et ta mère? Ne doivent-ils pas t'imposer le respect? Pourquoi n'aspires-tu pas à suivre leur exemple en toutes choses?"
Le garçon se retourna brièvement et jeta un regard aux visages blêmes et déçus de ses parents aussi distants maintenant que les portraits aux murs. Il entendit derrière lui le bruit des sabots du poulain que l'on emportait au loin.
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