Il était une fois un chevalier qui avait fait un longue chevauchée dans une profonde forêt. Tout autour de lui, les troncs aussi épais que des piliers de cathédrale s'élevaient et se terminaient en dôme au-dessus de sa tête. Son cheval faisait son chemin tout seul sous la voûte verte de la canope, les pieds du chevalier pendants, les étriers perdus et les rênes lâches dans ses mains. De temps en temps la tranquillité était brisée par le craquement d'une brindille sous les sabots du cheval, faisant surgir un daim qui sortait du couvert parmi les campanules.
Tout à coup il émergea dans un soleil brutal et se retrouva dans un paysage inconnu et rustique composé d'enclos cernés de murs et remplis de moutons paisibles. Devant lui se déroulait une route, une ligne de poussière grise, ondulant paresseusement jusqu'à l'horizon. Le chevalier se sentit mal à l'aise dans cet environnement trop bien ordonné et devant cette route qui n'en finissait pas.
Mais il atteignit bientôt un croisement. Une grosse borne de pierre délimitant des propriétés était posée à chaque coin, tandis qu'au centre, sur un cercle d'herbe, se trouvait une petite cabane au toit de chaume avec de la fumée qui sortait de la porte basse. A côté de la cabane il y avait un grand poteau indicateur délabré avec ses flèches pointant dans les quatre directions. Drapés sur les flèches, pendaient divers chemises et pantalons séchant au soleil et qui semblaient appartenir à l'homme étendu dans l'herbe.
"Bonjour, étranger," dit le chevalier au moment où son cheval s'arrêtait en baissant la tête pour brouter une grosse poignée d'orties.
"Ne vous arrêtez pas là!" hurla l'homme, sautant sur ses pieds et faisant de grands gestes pendant que le chevalier sautait de sa selle. "Allez partout où vous voulez, mais ne vous arrêtez pas ici.". L'homme fit une pause et ajouta calmement : "Et, en tant qu'étranger, bien... mais qui n'est pas un étranger ici?"
Le chevalier lança un coup d'il à la cabane au toit de chaume, à la lessive qui pendait sur les flèches du poteau indicateur, aux moutons et à leurs enclos. Il ne vit rien à craindre dans tout cela.
"Et pourquoi ne dois-je pas m'arrêter ici?"
"Parce que vous avez a décider maintenant où aller après," répliqua l'homme s'étendant dans l'herbe en fixant le ciel.
"Je vois," dit le chevalier, relâchant la sous-ventrière de son cheval. "Et qui êtes-vous?"
"Un hors-la-loi, monsieur," répondit l'homme.
"Une espèce de proscrit, alors? Qu'est-ce qui a fait de vous un proscrit?"
"Voyez-vous les quatre pierres?" dit l'homme en s'asseyant et en montrant du doigt tout autour de lui. "Ce sont des bornes de propriété, et cela est écrit dessus. Ce qui est écrit indique que cette terre appartient à des gens, là et là et là et là," dit-il piquant son doigt tout autour de lui. Il siffla et s'étendit de nouveau :"Vous savez quoi? Il n'y a pas si longtemps, tout ça n'était qu'une forêt"
"Bien sûr, je le sais," dit le chevalier, détachant son épée et son bouclier. "Je me rappelle comment c'était. Cela fait longtemps mais je m'en souviens quandmême."
"Bien," dit le proscrit d'une fatigué, "maintenant toutes ces terres et leurs sacrés moutons appartiennent aux gens. A des gens 'en particulier', c'est ainsi. Et quand une chose appartient à des gens 'en particulier' elle n'appartient pas aux autres."
Le chevalier fut frappé par cette simple logique.
"C'est la même chose pour moi," continua-t-il. "Je n'appartiens pas, donc je suis un hors-la-loi."
"Ne pouvez-vous pas aller ailleurs?" demanda le chevalier risquant un regard sur le poteau indicateur.
"Ah, ce n'est pas aussi facile que ça. Vous avez le choix. Lorsque c'était la forêt, vous alliez où vous vouliez. Maintenant ils vous donnent le choix. Ils disent que vous avez de la chance d'avoir le choix. Ils disent que vous êtes libre parce que vous avez le choix. Mais ce sont eux qui choisissent ce que vous pouvez choisir. Ils disent: 'Voulez-vous aller à droite ou à gauche' vous y réfléchissez et tout aussitôt vous avez oublié que vous étiez en train de penser aller tout droit devant ou que vous vouliez retourner d'où vous étiez venu ou bien que vous deviez aller dans une douzaine d'autres directions. Et si vous ne connaissiez pas leurs propres choix et que vous vous égariez sur leurs routes, vous entriez sur la propriété de quelqu'un."
"Alors sûrement un poteau indicateur est tout à fait utile," dit le chevalier en raisonnant.
"Pas du tout," dit le proscrit en prenant une de ses chaussures et en tapant sur une colonne de fourmis entre ses pieds. "C'est de la tyrannie. Aussitôt que vous vous arrêtez de penser à cela il y a bonne chance que vous ayez fait le mauvais choix et que vous alliez où vous n'auriez jamais du aller sans leurs propositions et vous en venez à le regretter. C'est pourquoi je dis aux gens de ne pas s'arrêter ici. Je leur dis, continuez."
Le chevalier fixa les fourmis qui s'étaient remises à leur procession ordonnée.
"Et ce qui est pire," continua le proscrit, "si vous choisissez une route vous en rejetez une autre et les gens remarquent une telle chose."
Le chevalier s'assit, regardant les collines et écoutant les moutons bêler.
"Excusez-moi de vous le demander, monsieur, mais quelle route allez vous prendre?"
"Je retourne chez moi."
"Je pense que c'est ce que nous faisons tous," observa le proscrit justement. "Mais comment savez-vous le chemin à prendre?"
"Bon, de nuit je suis les étoiles et de jour je m'arrête et demande mon chemin aux gens. Mais surtout, je suis mon instinct et fais confiance à mon cheval. A propos, avez-vous de l'eau?"
Le proscrit rapporta un seau de la cabane et ils abreuvèrent le cheval.
"Mais les étoiles ne vous disent pas 'prends cette route et ensuite prends cette autre-ci', le font-elles?"
"Non," reconnut le chevalier, "elles ne le font pas. Et ne le font pas non plus les gens que je rencontre. Ils m'avertissent seulement des dangers d'aller par là, la sagesse d'aller par telle autre route, ou bien encore les plaisirs que je pourrais rencontrer en prenant un autre chemin."
"C'est exact! Vous leur demandez et ils vous aident. Ils ne vous arrêtent pas et font en sorte que ce soit vous qui décidiez," dit le proscrit par-dessus son épaule comme il s'en retournait vers sa cabane.
Le chevalier se mit à regarder les nuages pendant un certain temps jusqu'à ce que ses pensées soient distraites par un bruit inquiétant. Il se leva à temps pour voir le proscrit qui manipulait un gros bâton et donnait un deuxième coup vicieux au poteau indicateur délabré, suivi par de nombreux et durs coups de pieds. Les flèches tombèrent.
Satisfait, le proscrit s'assit.
"Le pire de tout est qu'il n'y a aucune fin à tout cela," dit-il. "Un indice en suit un autre. Et alors c'est vous, monsieur, un courageux chevalier. Lorsque vous êtes ici en face du poteau indicateur, acceptez-vous leurs droits à vous arrêter devant chaque poteau indicateur, acceptez-vous leurs droits de vous arrêter dans vos voyages, de vous offrir des choix que vous n'auriez jamais imaginés et alors de vous provoquer en prenant une décision? Dites-moi, monsieur, au nom de quoi font-ils cela?"
"Oui, je sais. Et bien sûr vous avez raison," dit le chevalier avec un large sourire tandis qu'il ramassait son épée, ajustait la sangle et sellait son cheval.
"Mon ami, pourquoi ne venez-vous pas avec moi et ne soyez pas mon compagnon?"
"Oh, merci, monsieur," dit le proscrit, en se courbant très bas. "C'est une très gentille intention et peut-être que j'aurais beaucoup aimé l'accepter. Mais je n'ai pas le choix. Comme vous voyez, il faut bien que quelqu'un reste ici pour avertir tous les autres qui passent par là."
Le chevalier salua aussi en se courbant et s'en retourna lentement vers la forêt. Mais avant qu'il ne fût complètement enveloppé de sa verte liberté, il regarda par-dessus son épaule. La petite silhouette au croisement était encore entrain d'agiter ses bras pour lui dire adieu.
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